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Marceline Lartigue : une femme, une artiste flamboyante

de : Raphaël de Gubernatis
mardi 8 mai 2018 - 08h07 - Signaler aux modérateurs
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Marceline Lartigue, qui vient d’être victime d’une rupture d’anévrisme à la veille des défilés du 1er mai, à Paris, avait une beauté d’une autre époque. Éclatante et pulpeuse, un peu à la façon de Brigitte Bardot dans son jeune temps. Et avec cela un chic extraordinaire pour se vêtir, une élégance toute théâtrale dont elle était sans doute la première à s’amuser, même si elle devait être parfaitement consciente de l’effet de ses tenues si recherchées dans une société où le laisser-aller est désormais de mise. Elle était malicieuse encore, dotée d’un humour très particulier, ravageur, qui lui conférait un charme supplémentaire.

Si elle n’avait été danseuse, elle eut pu être mannequin. Pas mannequin comme ces filles cadavériques à la mine patibulaire qui défilent aujourd’hui sur les podiums de la mode. Mais le mannequin fétiche d’un créateur furieusement original.

La danse, elle entreprend de la conquérir en suivant dans la seconde moitié des années 1970 les cours de Carolyn Carlson, Hideyuki Yano ou Suzon Holzer. Des choix, comme tous ceux qu’elle effectuera par la suite, pointus et judicieux, loin des sentiers battus, et qui feront d’elle, durant les décennies suivantes, l’exemple parfait d’une artiste française au parcours emblématique pour son temps, quand bien même sa forte personnalité donnera toujours d’elle l’impression qu’elle demeura un électron libre.

Paris, Arles, New York, Paris

C’est que Marceline Lartigue a de qui tenir. Sa mère, Bernadette Bonis a été longtemps critique de danse à « Révolution », puis un temps directrice des Rencontres chorégraphiques de Bagnolet, manifestation à la tête de laquelle elle a succédé à son fondateur, Jaque Chaurand. Son père, le poète et romancier Pierre Lartigue, disparu en 2008, fait lui aussi partie de cette intelligentsia française qui découvre dans la danse contemporaine un champ infini de réflexion et d’inspiration. Co-fondateur de la revue « Avant-Scène/Ballet-Danse », il est aussi critique à « L’Humanité ».

Après avoir suivi un stage demeuré fameux, donné par la chorégraphe Lucinda Childs lors du Festival de Danse d’Arles en juillet 1980, Marceline Lartigue, conçoit une première pièce, « Dum Dum Duo », lors du Festival de Danse de Chateauvallon de 1982, à l’invitation de Patrick Bensard. Puis, comme tant de jeunes danseurs de sa génération, elle entreprend en 1983 le pèlerinage obligé à New York qui est alors le centre universel de la danse contemporaine, le lieu où résident la plupart des grands et futurs grands chorégraphes américains. Elle étudie évidemment dans le studio de Merce Cunningham à Westbeth et danse déjà pour Karole Armitage et Susan Hayman-Shaffey. De retour en France, elle s’engage dans la compagnie de Karine Saporta et se produit dans les salons de l’Hôtel Meurice au cours d’un duo époustouflant, « Une Passion », créé pour elle et pour Hideyuki Yano par Saporta.

La comtesse sanglante

Marceline Lartigue repart pour New York afin d’y danser l’ébouriffant « Gogo Ballerina » de Karole Armitage, puis, regagnant la France, fonde aussitôt sa propre compagnie, « Szerelem ». Avec celui qui est devenu pour un temps son époux, le compositeur Hugues de Courson, elle crée ainsi un spectacle chorégraphique et musical, « Erszebet », qu’on découvre au Centre Pompidou et qui évoque la figure légendaire et sanglante de la comtesse hongroise Elisabeth Bathory d’Ecsed. Un spectacle fort, baroque, inattendu, qui est un éloquent reflet de la personnalité flamboyante de son autrice et de ses centres d’intérêt hors du commun, tout comme le seront plus tard ses ouvrages autour des figures de Lola Montes ou de Gilles de Rais.

L’Orage d’une robe qui s’abat

Un peu partout en France, voire à l’étranger, suivront de nombreuses productions au cours des années 1990, dont une création, « Prédelle », pensée pour le danseur-étoile de l’Opéra de Paris, Jean-Yves Lormeau. Des productions aux titres évocateurs et poétiques comme « Tricheurs », « Tabou », « Centaure », « L’Improbable », « L’Orage d’une robe qui s’abat », « L’Antichambre des contes ». Cependant que Marceline Lartigue se fait par ailleurs l’interprète de l’Américaine Susan Buirge dans « Le Jour d’après » (2000) et l’œil de la forêt » en 2002, ou l’assistante de l’Argentine Graziella Martinez lors du retour de cette dernière à Paris, au studio Le Regard du Cygne en 2003. Elle est aussi le sujet de clichés des photographes Philippe Taka, Anne Nordmann ou Geneviève Stephenson.

La découverte de l’Afrique

Dans les années 2000, dès 2003 précisément, lors d’un voyage d’étude au Sénégal, la découverte de l’Afrique modifie profondément la trajectoire de Marceline Lartigue, même s’il lui arrive aussi de travailler au Vénézuela. Elle poursuit ses investigations au Ghana, au Burkina-Faso, au Mali, au Sénégal encore, au Bénin surtout, en menant des études autour des rituels encore en vigueur au sein des populations de ces pays, ce qui lui vaut de bénéficier d’une bourse Villa Médicis-Association française d’Action artistique-Hors les murs. A partir de là, Marceline Lartigue construit des ouvrages en travaillant avec des danseurs africains, ouvrages mêlant les danses et les rites de plusieurs cultures de l’Afrique noire et inspirés entre autres choses par les danses rituelles pratiquées lors des cérémonies des cours royales du Dahomey.

Ces spectacles n’ont pas été vus à Paris, mais beaucoup l’ont été lors de tournées en Afrique, devenue ainsi la terre de prédilection de la danseuse française. En Afrique de l’Ouest comme en France, la disparition brutale, inattendue de Marceline Lartigue endeuille toute une génération d’artistes innombrables et de figures du monde culturel que sa personnalité hors du commun ne peut qu’avoir émerveillés ou séduits.

Raphaël de Gubernatis

Visuel : © Philippe Taka

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