Bellaciao est hébergé par
Se rebeller est juste, désobéir est un devoir, agir est nécessaire !
PUBLIEZ ICI PUBLIEZ VOTRE CONTRIBUTION ICI

Tunisie/France : le mouvement populaire et la gauche

de : Philippe CORCUFF
vendredi 25 février 2011 - 20h27 - Signaler aux modérateurs
1 commentaire

Par Mohamed AMAMI (réfugié politique tunisien en France) et Philippe CORCUFF (sociologue, interdit de séjour en Tunisie suite à son expulsion par le régime de Ben Ali en octobre 2002 après avoir entamé une grève de la faim avec l’opposant Sadri Khiari à Tunis).

La révolution démocratique et populaire en cours en Tunisie peut éclairer les questionnements des mouvements sociaux en France ; la critique des illusions de la gauche française peut nourrir en retour la créativité tunisienne.

Les habitudes coloniales font que la gauche française apparaît souvent donneuse de leçons vis-à-vis du reste du monde, en particulier du Maghreb. Entre la complaisance du directeur général du FMI, le socialiste Dominique Strauss-Kahn, à l’égard de la dictature (au nom de ses « performances économiques » néolibérales !) les circonvolutions rhétoriques d’un Bertrand Delanoë, les relations troubles d’Elisabeth Guigou, les complicités de l’Internationale Socialiste ou même l’incapacité des gauches radicales à organiser concrètement la solidarité avant la chute de Ben Ali : les gauches feraient mieux de se taire et de se mettre à l’école tunisienne. Il faudrait plutôt suivre les conseils du sous-commandant Marcos depuis des montagnes mexicaines du Chiapas en 1995 : « nous avons appris à écouter ; avant, on avait appris à parler, comme toute la gauche » !

Tant du côté de la France que de la Tunisie, les gauches, qu’elles se disent « réformistes » ou « révolutionnaires », aiment bien les dogmes, les « modèles », les schémas tout faits. Elles ont du mal avec le caractère inédit des événements imprévus comme la révolution en Tunisie ou le mouvement des retraites en France. Ici et là-bas, les politiciens et les militants installés préfèrent les mythologies issues du passé à l’inventivité populaire en actes. Au printemps 2010, beaucoup dans la gauche française avaient prématurément enterré les résistances sociales. Début décembre, beaucoup dans une opposition tunisienne vieillie voyaient Ben Ali repartir pour un tour présidentiel en 2014. Désorientés par une longue période de bipolarisation politique entre le pouvoir dictatorial et les islamistes et peu capables de bâtir une position alternative au régime en place comme à la régression fondamentaliste, tout en défendant le droit à une démocratie pluraliste pour tous (islamistes inclus), ils n’étaient guère sensibles aux formes originales de politisation portées par une nouvelle génération de blogueurs, de rappeurs, de slameurs, de diplômés chômeurs et précaires, de syndicalistes, d’artistes, d’avocats, etc. Une politisation qui scelle la mort symbolique de la vieille gauche, à moins qu’elle ne rebondisse sur la scène politicienne dans des combinaisons dont elle a malheureusement le savoir-faire.

Si les ressources du passé sont précieuses, c’est dans l’aide qu’elles peuvent nous apporter pour transformer l’impossible en possible, en ouvrant les imaginaires politiques. C’est ainsi que des actes de courage inscrits dans le quotidien le plus banal peuvent contribuer à soulever des montagnes. « Dans la rencontre amoureuse des regards, dans la fulgurance de l’événement, l’infiniment petit domine l’infiniment grand. », rappelait le regretté Daniel Bensaïd dans son Walter Benjamin. Sentinelle messianique (1e éd. 1990 ; rééd. Les Prairies Ordinaires, 2010). Les Français ont commencé à le faire à l’automne 2010 dans un mouvement inabouti mais porteur d’avenir. Les Tunisiens le font avec plus de vigueur, dans les tâtonnements de l’incertain, après avoir risqué leurs vies.

Caciques de la gauche française comme de la gauche tunisienne ont le plus souvent perdu le contact avec les classes populaires comme avec la jeunesse. Ils ont fini par considérer que la politique ce n’était que la délégation à des professionnels, et point avant tout une affaire d’activité citoyenne. Ils sont prêts à enterrer sous des tonnes de louanges le mouvement de l’automne et la révolution de décembre-janvier au profit d’un tout électoral leur laissant le champ libre. Or, si la gauche veut un jour redevenir la gauche, et ne pas se contenter de ses fantômes mao-staliniens, sociaux-libéraux ou nationalistes, elle a à se recomposer à l’écoute du mouvement populaire. Mais en prenant garde à ne pas fusionner mouvements sociaux et partis, afin de préserver un jeu de contre-pouvoirs entre une pluralité d’organisations et de collectifs autonomes.

La gauche française et la gauche tunisienne ont alors à répondre à des problèmes communs :

- la précarisation et le chômage portés par la mondialisation néolibérale du capitalisme et renforcés par sa récente crise, sous un jour plus dramatique en Tunisie, qui redonne une actualité à une répartition radicalement différente des richesses et à un traitement postcapitaliste de la question sociale ;

- la question démocratique, plus intense pour les Tunisiens sortant d’une dictature, qui ne peut pas se limiter à la démocratie représentative, mais qui doit intégrer aussi des formes de démocratie directe et participative, y compris sur les lieux de travail, dans le sillage des embryons d’auto-organisation populaire émergeant aujourd’hui dans les quartiers, les villes, les villages ou les entreprises en Tunisie ;

- l’émancipation des femmes, qui a souvent été la dernière roue de la charrette pour les démocrates et les socialistes ;

- à l’opposé des fondamentalismes contemporains comme de la diabolisation postcoloniale de l’islam en Occident, une laïcité ouverte, séparant nettement pouvoirs publics et pouvoirs religieux et garantissant la pluralité des croyances et des incroyances, s’avère indispensable à une démocratie pluraliste ;

- à l’heure d’internet, de la multiplication des migrations et de la globalisation, comme des processus diversifiés d’individualisation, chaque groupe, chaque peuple et chaque individu singulier doit pouvoir forger son identité propre dans l’horizon d’un universalisme basé sur la diversité et le métissage culturel ;

- les menaces écologiques et climatiques sur la planète contribuent à faire émerger une conscience universalisante et des luttes convergentes.

Les gauches traditionnelles en France comme en Tunisie sont bien en deçà de ces enjeux.

En France, la gauche est tentée de revenir au gouvernement dans le cadre d’une variante soft du néolibéralisme, sans les dérapages sécuritaires et xénophobes du sarkozysme. Si elle gagne sur ces bases, elle risque de préparer de nouvelles déceptions, qui pourraient être le terreau d’un retour au pouvoir d’une droite en alliance avec une extrême-droite relookée par Marine Le Pen.

En Tunisie, une grande partie des organisations de gauche cherchent paradoxalement à redonner vie au vieux nationalisme tunisien et pan-arabe, dont Ben Ali a pourtant été un prolongement dictatorial. Emprisonnées dans une vision centraliste et étapiste, en décalage avec les doubles défis actuels de la question démocratique et de la question sociale, elles se contentent de proposer face à un capitalisme néolibéral prédateur la renaissance d’un capitalisme étatiste et bureaucratique, qui a pourtant produit des dégâts par le passé en Tunisie comme dans d’autres pays arabes.

Une autre gauche, populaire, radicale, inventive et émancipatrice, reste à créer en France comme en Tunisie. Le développement de la solidarité des mouvements sociaux français avec la révolution tunisienne, comme avec l’ensemble des luttes sociales et démocratiques en cours dans le monde arabe, constitue un pas significatif en ce sens et une urgence.

Compléments :

* Pour en savoir plus sur le processus révolutionnaire en cours en Tunisie, voir le blog de Mohamed Amami sur Mediapart

* Pour en savoir plus sur l’arrestation et l’expulsion de Philippe Corcuff de Tunisie en octobre 2002, voir « Ben Ali n’aime pas les universitaires critiques », Hacktivist News Service, 28 octobre 2002

http://blogs.mediapart.fr/blog/phil...


Partager cet article :

Imprimer cet article
Commentaires de l'article
Tunisie/France : le mouvement populaire et la gauche
26 février 2011 - 10h13

le mouvement international reel atteint le coeur du systeme :

Uncut, une special relationships contre les banques

26/02/2011 - Bloc-Notes

A chaque jour suffit, – à peine, – sa révolution, au moins en devenir, et chaque jour nous découvrons une nouvelle pousse printanière. Dans les pages du Guardian du 25 février 2011, nous découvrons Uncut, un “mouvement citoyen” comme l’on dirait en langage parisien politically correct, et qui l’est réellement d’ailleurs (“citoyen”) et nullement pour les talk shows télé ; Uncut, qui s’est développé au Royaume Uni et qui est désormais adopté par les USA. Uncut s’en prend aux banques, avec des actions d’occupation des locaux forçant à une fermeture temporaire de la banque, alors que la justification de son action initiale est l’évasion fiscale des grandes corporations (corporate power).

Il est difficile pour les esprits avisés de ne pas voir une corrélation, d’abord de ce développement de Uncut aux USA avec les développements à Madison, dans le Wisconsin (et aussi dans l’Ohio, à Columbus), ensuite et d’une façon plus générale, du développement de Uncut anglo-saxon avec le mouvement général antiSystème qui dévaste l’ordre américaniste-occidentaliste dans le monde arabe. Dans l’esprit de la chose, il y a globalisation en un seul mouvement marqué par une logique antiSystème...........

http://www.dedefensa.org/article-un...

Commencer a lever un bout du voile deposé depuis un siecle sur 1848 en Europe, permet de mieux comprendre l’onde actuelle :

Samer HC says :
24/02/2011 at 8:46 pm

L’article de Fitopoulos a oublié un modèle à examiner, celui du “printemps des peuples” en Europe durant l’année 1848 dont les ressemblances avec les dernières floraisons de revolution dans l’afrique du nord sont beaucoup plus frappantes que le modèle iranien de 1979, ou de l’europe de l’est en 1989

http://nawaat.org/portail/2011/02/2...

le national socialisme français decomplexé :

Fabien Engelmann, responsable CGT et candidat Front National
parCatherine Segurane vendredi 25 février 2011 -

http://www.agoravox.fr/actualites/p...

vers un printemps mondial des peuples :

Premieres manifestations en Corée du Nord

 » 02/23/2011 16:22
NORTH KOREA

First public protests against the Kims’ regime
by Joseph Yun Li-sun

For the first time ever, small groups of North Koreans protested in public against Pyongyang’s Stalinist government. For the first time also, no one betrayed them. Fear of the “third” Kim is stronger than all else.

http://www.asianews.it/news-en/Firs...

L’objectif de la marche internationalo egyptienne du 4 mars prochain, lever le blocus de Gaza, le Hamas semble recalcitrant ( normal vu ses benefices du blocus), la jeunesse israelienne a une opportunité alors a saisir,en s’y associant ....

MARCH TO GAZA ON MARCH 4TH 2011

Building on the momentum of the Egyptian revolution and the growing push for freedom and democracy by citizens throughout the region, a coalition of organizations and individuals from around the world are preparing for a march to Gaza on 4th March, 2011.

The coalition will gather in the Egyptian port city of Al Arish and form a caravan to make the 32 km journey to the Rafah Border Crossing, disembarking to march the final kilometer to the border of the Gaza Strip. The objective of the march

www.Tahrir4Gaza.net

is to enter the strip with the full cooperation of Egyptian military officials and peacefully demand the permanent end of the Egyptian blockade of goods, services and building materials to the territory.

http://whatreallyhappened.com/







accueil | contacter l'admin



Suivre la vie du site
RSS Bellaciao Fr


rss IT / rss EN / rss ES



Bellaciao est hébergé par DRI

(test au 15 juin 2021)
Facebook Twitter
DAZIBAO
14e festival des Canotiers mercredi 7 au dimanche 11 juillet 2021
lundi 5 juillet
L’association Ménil Mon Temps présente le 14e festival Les Canotiers, « cinéma et concerts en plein air », qui se déroulera du mercredi 7 au dimanche 11 juillet 2021 sur le parvis de l’église de Ménilmontant. Au programme : Des concerts (20h30) : Mer 7 : Dominique Grange et Mymytchell, avec Jonathan Malnoury (guitare) et Alexis Lambert (accordéon). Jeu 8 : Cheikh Sidi Bemol (solo). Ven 9 : TyArd, [Duo Électro-Pop]. Dim 11 : M.A.J, [Duo Électro-Folk’n’Roll]. (...)
Lire la suite
Une lettre de Cesare Battisti, en grève de la faim et des soins depuis le 2 juin
jeudi 10 juin
de Cesare Battisti
Je m’adresse à mes enfants bien-aimés, à ma compagne de voyages, aux frères et aux sœurs, aux neveux, aux amis et aux camarades, aux collègues de travail et à vous tous qui m’avez bien aimé et soutenu dans votre cœur. Les effets destructeurs de la grève Je vous demande à vous tous un dernier effort, celui de comprendre les raisons qui me poussent à lutter jusqu’à la conséquence ultime au nom du droit à la dignité pour chaque détenu, de tous. La dignité (...)
Lire la suite
QUI ATTAQUE UN CAMARADE ATTAQUE NOTRE SYNDICAT DANS SON ENSEMBLE !!!!
samedi 5 juin
de Roberto Ferrario
Après mon expulsion de infocom ordonné par Romain Altmann ma colère est très froide je peux dire glaciale... Je me réveille cet matin avec plein d’idées de comme organiser la riposte... mais tranquillement... Ma première adhésion syndicale à 17 ans mon premier boulot dans le plus grand hôpital de Milan, je ne 64 et certainement n’est pas un Romain Altmann qui va m’empêcher de continuer mon combat, probablement solitaire... Mais aussi avec mes camarades de mon syndicat, la (...)
Lire la suite
La purge interne chez Info’Com-CGT se poursuit...
vendredi 4 juin
de Collectif Bellaciao
La direction du syndicat #InfoComCGT dirigé par le secrétaire général Romain Altmann : après avoir poussé à la démission Mickaël Wamen (délégué CGT Goodyear) du syndicat #InfoComCGT après avoir expulsé Sidi Boussetta (secrétaire-adjoint UL CGT Blois) du syndicat #InfoComCGT après avoir expulsé Roberto Ferrario (porte parole du site bellaciao.org) du syndicat #InfoComCGT après la démission de Stéphane Paturey secrétaire général-adjoint d’#InfoComCGT après la démission de (...)
Lire la suite
Israël. Exemple du déséquilibre d’information…
lundi 17 mai
de Roberto Ferrario
2 commentaires
Le gouvernement israélien a toujours peur de l’information comme aujourd’hui après la démolition du siège de l’AP et comme par le passé les « ennemis d’Israël » sont des journalistes ... Exemple du déséquilibre d’information. Des journalistes à Gaza sur les décombres de leurs anciens bureaux détruits par l’armée de l’air israélienne ... A Paris, la discussion sur « nos » médias grand public tourne autour du nombre de fois où l’expression (...)
Lire la suite
Liberté de la presse, version israélienne (video)
samedi 15 mai
L’armée israélienne a détruit samedi le bâtiment qui abrite les bureaux de l’agence de presse américaine Associated Press et Al Jazeera dans la bande de Gaza La tour de la ville de Gaza qui abritait les bureaux des médias internationaux a été pulvérisée samedi par une attaque annoncée quelques minutes plus tôt par l’armée israélienne. Le bâtiment de 13 étages, visé par l’armée de l’air israélienne et qui venait d’être évacué, s’est effondré, (...)
Lire la suite
Info’Com-CGT : le secrétaire Romain Altmann organise une épuration dans le syndicat…
vendredi 7 mai
de Sidi Boussetta secretaire adjoint UL CGT Blois
NDLR : Le secrétaire Romain Altmann veux imposer l’exclusion de deux camarades (Sidi Boussetta secrétaire adjoint UL CGT Blois et Roberto Ferrario fondateur du site bellaciao.org) du syndicat Info’Com CGT en vertu du débat démocratique…. Pfffffffff Semble que bien d’autres vont suivre le chemin du Goulag en Sibérie…. Voilà la réponse d’un des de deux camarades, premier de la liste noire… Les cons ça osent tout...voici ce que j’ai trouvé dans (...)
Lire la suite