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Fred Vargas. S’est muée en Pasionaria du cas Cesare Battisti

de : Pascale NIVELLE samedi 26 juin 2004 - 18h26 - Signaler aux modérateurs

Fred Vargas, alias Frédérique Audoin-Rouzeau, 47 ans. Auteure de romans policiers humanistes à gros tirage quand elle n’est pas archéologue. S’est muée en Pasionaria du cas Battisti.

Par Pascale NIVELLE

l ne s’est pas trompé, le gros chat éclopé. Il a repéré la silhouette gracile sur un boulevard du XIVe arrondissement, l’a suivie au travers des ruelles et s’est faufilé dans sa maison. C’était il y a trois jours, le voilà endormi entre le piano et la bibliothèque, fondu dans le décor clair-obscur de l’ancien atelier, adopté. « Il a choisi son moment », constate Fred Vargas.

Un moment trouble, d’angoisses et d’insomnies. Rien à voir avec les nuits blanches passées à composer la petite musique de ses polars, rien à voir non plus avec ses immersions solitaires dans les vestiges du Moyen Age. Jusque-là, elle était double et unique. Fred Vargas, romancière idolâtrée, en même temps que Frédérique Audoin-Rouzeau, archéologue au CNRS. La médiéviste publiait des traités érudits et confidentiels sur la peste, Fred rêvait dans ses « rom-pol », des romans policiers humanistes, planants, drôles. Frédérique avait assisté au succès de Fred, les prix littéraires, les 300 000 exemplaires de Pars vite et reviens tard, neuvième rom-pol, où la peste menace Paris. Fred mettait Frédérique en lumière, c’était doux, étrange, plutôt paisible. Son monde était balisé : ses ossements du XIIe siècle, l’inspecteur Adamsberg, son doux héros, double dit-on du père de son grand fils. Et sa soeur jumelle Jo, sa mère, ses amis... Il n’y avait de place pour rien d’autre, pas même un chat sans toit.

Puis l’orage a éclaté. Une tempête dans le petit monde des « polardeux » parisiens, son cercle. Cesare Battisti, l’ex-activiste italien protégé par la doctrine Mitterrand, est rattrapé par les années de plomb, menacé d’extradition. Lorsque l’écrivain est arrêté, le milieu catalyse la résistance : « En deux semaines, nous avons récolté 24 000 signatures, le gouvernement ne s’attendait pas à cette révolte des petits », raconte Fred Vargas qui connaissait à peine Battisti. Et, en douze jours, elle rédige un pamphlet de 230 pages, recueil de textes intitulé sobrement la Vérité sur Cesare Battisti et signé Fred Vargas, sans ambiguïté. « Ça me rend dingue, s’exclame-t-elle, la tignasse en bataille sur son museau de chat. Cette affaire est un déni de droit, un déni de parole et un déni de vérité... Je connais bien le problème : au Moyen Age, on profitait de la peste pour faire passer des abus de pouvoir. Là, on joue sur la peur, on diabolise. Mais je ne laisserai pas Battisti aller au bûcher. » Ces mots ont traversé les Alpes, allumé en Italie une kabbale contre les intellectuels parisiens, « ignorants et bien-pensants ». Beaucoup de journaux français, à genoux devant ses romans, ont renié le combat de la Pasionaria. Des amis, son frère ont désapprouvé. Des lecteurs auraient même boycotté son dernier polar. Fred Vargas, acclimatée à la pénombre de son laboratoire et de sa table de travail, a reçu le coup de projecteur en plein visage, comme une torture.

La politique, jusque-là, c’était une affaire privée. Pas question de « faire la fiérote » avec des faits d’armes ni de donner dans la littérature engagée, même si elle se déclare d’extrême gauche. Dans ses romans, les héros sont minuscules, les décors invariablement délabrés et le bien l’emporte toujours : « Je distille la politique au brumisateur, par des gouttelettes imperceptibles. Ce n’est pas une ambiance de droite, c’est peu de le dire. Mais ce n’est pas un combat frontal, je n’y crois pas dans les livres. » Avec Battisti, la romancière a débordé la prudente historienne, elle est passée de l’indignation à la conviction militante. « J’ai assisté à l’éveil de Fred et de sa conscience, s’amuse le romancier Patrick Mosconi, ami de Battisti. Elle a réagi comme Zola avec l’affaire Dreyfus. » Son éditrice Viviane Hamy, de la petite maison d’édition du même nom, a dû décider de publier en quelques heures, emportée par l’ouragan. « C’est Fred, avec son immense amour de la vie, son humanisme extraordinaire. Les gens qu’elle aime, elle veut les voir comme des êtres purs. En même temps, elle est dans la justification à outrance. Elle a un besoin incroyable de convaincre. » L’éditrice ajoute : « Je l’ai connue toute timide, elle est devenue volubile... » « Ce n’est pas ma nature, reconnaît Fred Vargas, je ne me reconnais pas. » Elle ne relâchera la pression qu’après le 30 juin, jour où Battisti sera fixé sur son sort. « Après, il faut qu’elle disparaisse, on craint pour son matricule, affirme Patrick Mosconi, cette histoire a déclenché beaucoup d’hostilité autour d’elle. » L’écrivain Marc Dugain, ami d’enfance, embarrassé comme d’autres de la voir « utiliser sa notoriété pour une cause comme celle-là », affirme : « Chez elle, c’est du romantisme plus que de la politique. » Elle dit : « Maintenant, je suis lancée. J’aimerais bien, après, voir une campagne sur les conditions de détention. » Elle promet : « Après le onzième rom-pol. »

Marc Dugain voudrait qu’elle ne change jamais, fidèle aux centaines de lettres qu’ils ont échangées à l’adolescence, précieusement gardées : « Elle est étanche au succès, c’est rare. » Fred jouait de l’accordéon, rêvant de « faire danser les gens dans les bals », et s’effrayait de son ombre. Elle parle de son père, surréaliste érudit au métier sans importance, et de sa mère chimiste, comme une petite fille en adoration. Mais c’est surtout Jo qui compte. Sa « jume », comme elle dit, son aînée de dix minutes. « On s’est partagé la tâche, dans la vie. Elle coud, je bricole, elle est bonne en maths et moi en orthographe. » Jo est toute en féminité, Fred a toujours l’air d’un garçon manqué, en baskets et treillis adolescents. C’est Jo qui a trouvé Vargas, nom d’Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus. L’une est devenue artiste peintre, l’autre a beaucoup écrit avant de devenir écrivaine. Quand Viviane Hamy l’a connue en 1993, Fred n’écrivait plus, n’y croyait plus. « Ses romans avaient fait le tour de Paris et été refusés par tous les éditeurs. Je débutais, elle m’a envoyé le manuscrit de Ceux qui vont mourir te saluent, refusé depuis 87. J’ai adoré. » L’année suivante, elle écrit Debout les morts, où naît son trio d’évangélistes historiens. L’un est médiéviste comme elle, l’autre est contemporanéiste, comme son frère. Le troisième plonge dans les temps profonds des débuts de l’humanité. « J’aime me promener dans le temps, explique Fred Vargas. Je ne donne pas de repères à mes lecteurs. Pas de marques de voiture, pas de musiques connues. J’écris des histoires intemporelles. » Elle saisit l’écume, la roche et le magma, injecte des terreurs médiévales dans des squats parisiens, compose un univers devenu familier au fil des romans. L’histoire vient vite, en quelques jours, puis elle passe des mois à la mettre en musique, obsédée par le rythme. Comme Rousseau, son troisième grand amour après Proust et Hemingway.

Elle saute du fauteuil de cuir fatigué ou elle s’était pelotonnée, pioche un livre sur un rayonnage encombré et lève l’index comme un métronome. « Ecoute : "Quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d’y voter suffit pour m’imposer le devoir de m’en instruire..." C’est l’équivalent sonore de Bach ! Je n’arrive pas à comprendre comment il y est arrivé, ce salaud de Rousseau. C’est à la fois beau et intelligent ! » Elle a oublié le chat, Battisti et Dominique Perben. On dirait qu’elle vole.

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